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La solitude des managers face aux décisions

Entre responsabilités, charge mentale et manque de recul : le prix caché du leadership.
16 décembre 2025 par
La solitude des managers face aux décisions
ECTOS Sàrl, Christian Voirol

Diriger une entreprise, un service ou une équipe, c’est assumer un rôle que peu de personnes mesurent vraiment : celui de la décision.

Décisions stratégiques, choix humains, arbitrages financiers, gestion des risques, gestion de crise… Vous êtes régulièrement au cœur de situations complexes, parfois sensibles, dont l’impact dépasse largement votre seule personne.

À cela s’ajoute une charge mentale permanente : toutes ces décisions en suspens, les risques à surveiller, les sujets sensibles à aborder “au bon moment”, les discussions importantes à préparer, les mails à rédiger avec les “bons mots”, les chiffres, les échéances, les conflits potentiels ou les négociations à venir. Même lorsque vous n’êtes pas au bureau, cette charge continue de tourner en arrière-plan. Elle consomme votre énergie, réduit votre disponibilité pour le reste de votre vie et pèse directement sur votre lucidité au moment de décider.

Et très souvent, toutes ces décisions, vous les prenez seul-e.

Quelques chiffres parlants

50%

Une personne sur deux considère que le rôle de manager est plus difficile à exercer aujourd’hui qu’auparavant.
Cela montre que la fonction managériale s’est nettement alourdie et est perçue comme plus exigeante qu’avant.

20%

Près d’un manager sur cinq déclare avoir du mal à jongler entre ses responsabilités managériales et ses propres tâches.
Beaucoup de managers ont le sentiment de ne plus vraiment avoir le temps de faire correctement ni leur travail ni celui de manager.

40%

Près de 4 managers sur 10 disent ressentir un sentiment d’isolement, nettement plus que les non-managers.
Le fait d’occuper un rôle de management augmente clairement la probabilité de se sentir seul-e dans son quotidien professionnel.

50%

Près d’un manager sur deux se dit régulièrement angoissé.
Pour une grande partie des managers, la pression ne se traduit pas seulement par du stress, mais par une anxiété récurrente.

La solitude du décideur : une réalité rarement prononcée à voix haute

Près de 60% des dirigeants déclarent ressentir une forme de solitude dans l’exercice de leurs fonctions.
La solitude n’est donc pas un cas isolé, mais une expérience partagée par une majorité de dirigeants. Elle reste cependant peu exprimée, parfois même minimisée. Pourtant, elle est bien réelle.

Vous connaissez probablement ces situations:

  • Vous devez choisir entre plusieurs options imparfaites.
  • Vous arbitrez entre l’intérêt de l’entreprise et le confort immédiat de certaines personnes.
  • Vous décidez sans disposer de toutes les informations, avec des zones d’ombre et d’incertitude.
  • Vous savez que votre choix aura un impact durable sur vos collaborateurs, vos clients, votre trésorerie… voire votre vie personnelle.

Dans le même temps, vous devez garder le cap, inspirer confiance, montrer que vous “maîtrisez la situation”. Ce qui rend les choses parfois encore plus difficiles, c’est que vous ne pouvez pas toujours tout dire à votre équipe, tout partager avec vos proches, tout exposer à votre conseil d’administration, à vos partenaires ou à vos clients.

Vous gardez donc beaucoup de choses pour vous. Non pas par volonté de tout contrôler, mais pour protéger les autres, éviter les inquiétudes inutiles, respecter les équilibres internes et le niveau de confidentialité que votre rôle impose. Vous savez des choses que vous ne pouvez pas partager, vous portez des décisions impopulaires pour la pérennité de l’organisation, vous gérez à la fois la pression du résultat et la crainte de l’échec, sans toujours pouvoir dire ce que cela représente pour vous.

Mais elle a un coût : celui d’un isolement intellectuel et émotionnel, particulièrement au moment des grandes décisions.

Dans certains contextes, cette solitude est encore plus marquée. C’est notamment le cas dans les entreprises familiales ou lors de transitions générationnelles: Lorsque vous représentez une nouvelle génération de dirigeants, vous devez porter une vision nouvelle, composer avec une culture héritée, éviter de fracturer l’organisation.

Les principales causes de cette solitude

Si vous ressentez cette solitude, ce n’est pas un défaut personnel. Elle est en grande partie liée à la manière dont le rôle de manager ou de dirigeant est structuré.

Nous trouvons parmi les causes les plus fréquentes:

  • Des responsabilités élargies
    Vous êtes le point de convergence des problèmes du terrain et des enjeux stratégiques. C’est vers vous que l’on se tourne pour arbitrer, trancher, prioriser. Cette position particulière peut rapidement devenir isolante, surtout lorsqu’il s’agit de gérer des conflits, des crises ou des décisions sensibles.
  • Une pression à double sens
    D’un côté, vous devez atteindre les objectifs fixés par votre hiérarchie, votre conseil, vos actionnaires. De l’autre, vous devez répondre aux attentes de votre équipe, maintenir la motivation, gérer les contraintes du quotidien. Vous êtes au milieu, et peu de personnes perçoivent réellement l’ensemble du tableau.
  • Des décisions difficiles à porter
    Certaines décisions sont, par nature, impopulaires : réorganiser, recadrer, refuser, changer de cap… Même si elles sont nécessaires pour l’avenir de l’entreprise, vous devez souvent les assumer seul, en première ligne. Le poids de cette responsabilité nourrit la solitude.
  • L’impression de devoir toujours montrer une image forte
    Beaucoup de managers et de dirigeants ont le sentiment qu’ils doivent afficher une maîtrise permanente : ne pas douter, ne pas flancher, ne pas laisser transparaître sa fatigue. Cette posture “sans faille” peut vous empêcher de partager vos questionnements ou vos vulnérabilités, même lorsque vous en auriez besoin.
  • Un possible décalage de valeurs
    Lorsque certaines décisions attendues, des modes de fonctionnement internes ou la culture d’entreprise ne sont pas alignés avec vos valeurs personnelles, une tension intérieure apparaît. Cette dissonance est difficile à exprimer ouvertement et renforce souvent le sentiment de solitude.
  • La diversité des compétences exigées
    Même avec 10, 20 ou 30 ans d’expérience, personne ne peut être expert dans tous les domaines. Or, les décisions qui arrivent sur votre bureau mélangent souvent plusieurs dimensions. Vous pouvez avoir une intuition solide… tout en sachant que certaines zones restent floues.
    Cette lucidité sur vos propres limites peut, si elle n’est pas accompagnée, renforcer le sentiment de solitude : vous portez la responsabilité de la décision, sans toujours disposer de toutes les compétences nécessaires pour vous sentir pleinement en sécurité dans votre choix. 

Quelques signaux à écouter

La solitude du décideur ne se manifeste pas toujours par un épuisement spectaculaire. Elle s’installe souvent par petites touches:

  • Vous remarquez que vous ruminez certaines discussions longtemps après coup.
  • Vous repoussez des décisions importantes, faute d’avoir un espace sûr pour en parler.
  • Vous avez régulièrement des "coups de mou"
  • Vous n'êtes plus en mesure de prioriser votre travail

Si vous vous reconnaissez dans certains de ces points, vous n’êtes ni seul-e, ni “faible”.

Vous êtes confronté-e à la face cachée d’un rôle exigeant, qui se joue trop souvent dans le silence.

Ce qui se passe quand vous restez seul trop longtemps

Environ 70% des managers estiment que la solitude a un impact négatif sur leurs performances. La solitude ne touche pas seulement le moral des dirigeants : elle pèse aussi directement sur la qualité de leurs décisions et de leurs résultats.

Décider seul-e ponctuellement n’est pas un problème en soi: vous avez de l’expérience, de l’intuition, du bon sens. Le risque apparaît lorsque cette solitude devient la norme.

Elle peut alors entraîner:

Une fatigue décisionnelle
Chaque jour, vous prenez des dizaines de décisions : stratégiques, opérationnelles, humaines, financières. À force, votre énergie diminue, votre clarté mentale aussi. Vous décidez par réflexe, vous passez en mode “pilote automatique”. Plus la journée avance, plus vous êtes tenté-e de repousser certains choix, accepter sans trop challenger, ou au contraire trancher trop vite, juste pour “vider la pile”.

Un renforcement de vos biais
Comme tout le monde, vous avez vos réflexes, vos grilles de lecture, vos préférences. Lorsque vous tournez seul-e dans votre tête, vous restez dans ce cadre de référence. Sans contradiction constructive, certains angles morts restent invisibles: vous surévaluez certains risques et en minimisez d’autres, vous vous accrochez à une option “qui vous parle”, vous reproduisez des schémas qui ont fonctionné par le passé… dans un contexte qui a peut-être changé.

Un stress de fond… qui finit par atteindre votre santé
En cumulant les décisions lourdes et non partagées, et cette charge mentale permanente, vous portez un poids considérable. Vous pouvez le masquer en journée, mais il ressort le soir, lorsque vous rejouez la journée dans votre tête, la nuit, lorsque vous vous réveillez en pensant à un mail, une phrase, un chiffre, le week-end, lorsque vous êtes physiquement présent-e, mais mentalement encore au travail.

De nombreuses études convergent : cet isolement, combiné à une forte pression, s’accompagne souvent d’un niveau élevé de stress et d’anxiété, et peut, à terme, conduire à un épuisement professionnel si rien n’est mis en place pour le prévenir.

Et plus ce stress monte, plus il devient difficile de prendre du recul, hiérarchiser les priorités, distinguer l’émotion du fait et discerner clairement les options.

Vous pouvez alors avoir ce sentiment paradoxal:

“Je connais mon métier, je connais mes dossiers… mais je n’arrive plus à voir clair.”

Des conséquences bien réelles sur la performance… et sur vos équipes

La solitude du manager ou du dirigeant ne vous touche pas seulement vous. Elle finit par impacter votre environnement.

Sur votre performance et votre confiance
Lorsque vous vous sentez isolé-e et peu soutenu-e, vous pouvez mettre plus de temps à décider, douter davantage, hésiter à trancher. Les projets ralentissent, et la confiance dans votre propre jugement peut s’éroder.

Sur votre créativité et la qualité des décisions
Sans échanges ni confrontation d’idées, les décisions se prennent dans un cadre mental réduit. Les options nouvelles, les angles différents, les solutions créatives sont moins présentes.

Sur vos équipes et votre organisation
Un manager ou un dirigeant très stressé, fatigué ou démotivé aura plus de peine à inspirer et à mobiliser. La communication se tend, les malentendus augmentent, l’ambiance se dégrade. À long terme, cette solitude peut entraîner un turnover plus important dans les postes de management, ce qui fragilise la stabilité de l’organisation.

Le pouvoir d’un regard externe

Dans de nombreuses situations, ce n’est pas tant la décision en elle-même qui est compliquée… que la manière dont vous la regardez. Vu de l’intérieur, tout est chargé : votre histoire avec les personnes, les non-dits, la peur de perdre, les contraintes, le stress. Dans une période difficile, ce poids peut faire écran : vous connaissez le contexte par cœur, mais vous ne voyez plus nettement les options.

Un regard externe, avec du recul, peut:

  • reformuler la situation avec des mots simples,
  • distinguer ce qui relève du fait, de l’interprétation ou de la peur,
  • voir ce que le stress et la charge mentale vous empêchent de voir,
  • apporter un regard neuf sur votre offre, votre message, votre stratégie,
  • poser les bonnes questions (techniques, juridiques, financières, humaines),
  • proposer des pistes de solutions nouvelles.

Dans certaines organisations, ce rôle est assumé par des pairs, des mentors, des administrateurs indépendants ou des partenaires de réflexion externes : suffisamment proches pour comprendre les enjeux, suffisamment distants pour garder une liberté de parole. Ils deviennent des miroirs, des alliés exigeants mais bienveillants, permettant au dirigeant de confronter ses idées, d’affiner sa stratégie, de déposer ses inquiétudes sans fragiliser l’organisation.

Parfois, il suffit que quelqu’un vous dise:

“Si j’étais votre client, votre collaborateur ou votre partenaire, voilà comment je recevrais cette offre, ce message, cette décision.”

Et votre angle de vue change.

Un regard externe

c’est la possibilité de pouvoir échanger, de temps à autre, avec un interlocuteur externe de confiance — un véritable partenaire de réflexion, capable de prendre du recul sur votre situation, de poser les bonnes questions et de vous offrir une vision non biaisée, dégagée des jeux politiques internes et des émotions du moment.

Un avis externe peut sécuriser vos décisions, éviter une erreur coûteuse, mettre en lumière des risques non identifiés et ouvrir des options auxquelles vous n’aviez pas pensé.